Entretien avec Bernard Crozel

Bernard Crozel

Le 27 février dernier, Neyrpic Autrement a rencontré Bernard Crozel, architecte urbaniste spécialiste de la conception écologique des bâtiments, embauché en tant que consultant par Apsys entre octobre 2015 et début 2017 pour améliorer le second projet.

Il nous a expliqué comment la mairie de Saint-Martin-d’Hères et Apsys ont systématiquement écarté ses propositions, et comment la Ville a laissé totalement faire le promoteur. Extraits choisis.

Comment la ville a refusé toute concertation

À partir du moment où j’étais en contrat avec Apsys, le but c’était effectivement qu’Apsys puisse avoir une idée de ce qu’attendaient les gens, et notamment les écolos, et éventuellement de l’intégrer dans son projet. Il faut dire les choses comme elles sont, il y a eu un blocage de la mairie. C’est-à-dire que la mairie a bien voulu mettre en place une concertation… entre les membres de la mairie. Ce qui était un peu court par rapport à la population.

NA – Et toi, ton but, c’était d’organiser des rencontres ?
C’était d’organiser des rencontres bien sûr, de mettre en route les historiens de la commune pour qu’ils expliquent toute l’histoire de Neyrpic…
C’est des choses que j’ai faites par ailleurs, dans d’autres villes : on fait travailler les gens sur l’idée de ce qu’il pourrait y avoir dans cet espace, puisqu’effectivement, c’est une friche industrielle, on est en cœur de ville, etc. Et parallèlement au travail de l’architecte, rebondir sur ses esquisses, sur tel ou tel point. Sachant que de son point de vue, il était très favorable à avoir un répondant en face, lui apportant des idées ou critiquant ce qu’il pouvait dire et faire.

NA – Et quelle raison a donné la mairie à son refus ?
Pas de raison, c’était comme ça. « Oui, oui, nous allons faire de la concertation, bien sûr, c’est évident, nous faisons de la concertation, nous allons mettre en place le comité de pilotage, entre Monsieur A, responsable des services, Monsieur B, responsable des services, le maire, l’adjoint… »

Entre soi, et puis les gens d’Apsys et les bureaux d’étude. Mais pas du tout… On avait l’impression que toute personne de Saint-Martin-d’Hères n’étant pas dans la mairie était un opposant.
On reste entre soi

Comment la ville a tout cédé à Apsys

La privatisation de l’espace public

Deuxième chose, toujours concernant l’urbanisme : le statut des espaces publics. Dans un centre commercial, il y a effectivement une question de sécurité. Mais là il y avait une possibilité très innovante que j’ai proposée. Innovante, mais qui existe déjà à la Villette1, à Paris. C’est de monter une association de sécurité locale, en embauchant des jeunes de SMH, formés à la sécurité, et qui assurent la sécurité des espaces publics, qui restent ouvert le jour et la nuit, indépendamment du fonctionnement du centre commercial.
Ça existe à la Villette depuis 50 ou 60 ans et ça marche toujours. La Villette n’a pas de grilles, c’est un espace ouvert au public, mais sécurisé par des gens qui sont formés pour le faire. Et en plus comme c’est des gens du cru, ça se passe très bien. La mairie était mitigée « bof, pourquoi pas, on pourrait étudier ça. » Et là aussi, pour Apsys ca a été un niet catégorique. Pour eux, l’opération était une opération globale, de mur à mur et tout ce qui était dans l’enceinte du centre commercial, c’était à eux et sous leur responsabilité.
Ça a mis du temps, plus d’un an, à se décanter, mais ce qui revient à dire que les loisirs du centre ville de SMH sont dépendants du bon vouloir du gestionnaire du centre commercial, ce qui est quand même un petit peu fort de café.

Moi ce que j’ai retenu, c’est que la mairie était prête à tout céder à Apsys du moment qu’ils n’avaient pas un centime à débourser pour avoir un beau centre à côté de la mairie.

Et ça, vraiment, je trouve ça très dommage. On est dans une société normalement ouverte et les espaces qui sont liés à l’activité sociale, sociétale, s’ils se trouvent fermés comme ça selon les heures d’ouverture et de fermeture des magasins, c’est pas quelque chose d’intéressant. On est dans une privatisation abusive des espaces publics.

Les commerces, c’est Apsys qui décide

D’autre part, dans la logique commerciale même, l’idée était plutôt de drainer la zone de chalandise du côté du Grésivaudan et de ne pas faire concurrence à ce qui était du domaine de l’agglomération grenobloise et du centre ville.
Et puis il y avait une dimension, soutenue et recherchée par la mairie, qui a posé problème à APSYS: avenue Gabriel Péri, il y a toute une série de commerces type banlieue de ville, inintéressante sur le plan architectural. L’idée que j’ai défendue, en accord avec la mairie, ce coup-là, c’était d’offrir des possibilités intéressantes que ces commerces-là viennent à l’intérieur du nouveau centre commercial, qu’on ne fasse pas doublon avec l’existant.

Et ça, ça intéressait la mairie parce qu’à la place de ces commerces, ils avaient l’idée de refaire du logement, notamment du logement social. Donc ça c’était pas une mauvaise idée pour eux. Et là, blocage d’Apsys : « non, les commerces c’est nous qui choisissons, la mairie ne met pas son nez dedans. »

NA – Donc Apsys refusait que quelqu’un se mêle du choix des commerces ?
C’est ça. Ils n’étaient pas opposés à l’idée que des commerces de l’avenue Péri viennent dans leur local, mais c’était eux qui décidaient. Voilà.

Comment Apsys a retoqué toutes les propositions écologiques

Les mobilités

Mon boulot a été de voir, à l’intérieur du projet, comment y apporter des éléments, sur le plan énergétique, sur le plan du commerce, etc. qui collent avec comment les écolos ont le sens de la vie.
Sur le plan de l’urbanisme, il y avait une chose très importante, c’était les liaisons vélo qui étaient développées par la Métro. J’ai beaucoup discuté avec le responsable [Métromobilités], qui me disait : « il y a des autoroutes à vélo qui vont passer à côté. »

Donc la conclusion de ça se traduisait par :
1) on donne la possibilité de stockage et de réparation de vélos dans le centre même, de façon que les gens laissent leur vélo : s’ils ont un problème de freinage ou de dérailleur, c’est réparé pendant qu’ils font leurs courses.
2) on trouve un système de paniers qu’on puisse mettre sur un chariot pour se balader dans le centre commercial, ou les mettre sur le porte-bagages ou les emporter dans le tram. J’ai pas l’impression que ça a été retenu.

Il y avait aussi toute la dimension anti-pollution. J’avais pris contact avec le consortium Urby qui s’occupe dans le cadre de la Métro de mettre en place un système de livraisons avec des pôles de déchargement externes et ensuite la livraison à l’intérieur de la ville se fait avec des véhicules électriques. Et dans l’autre sens, comment on met un service de livraison à domicile, où les gens qui veulent acheter des choses un peu lourdes, un frigo, une machine à laver, viennent les mains dans les poches, et le temps qu’ils repartent chez eux, le matériel leur est livré. C’était recensé, calibré, tout à fait possible à mettre en place.

La gestion de l’énergie

J’avais été assez loin sur le plan technique, sur les circuits d’eau, chaude et froide. Chauffée à partir d’un système reprenant la chaleur des capteurs solaires.
Je ne sais pas si vous savez, les centres commerciaux, ça fonctionne en général avec une boucle d’eau. Cette boucle d’eau, les box se branchent dessus pour faire soit du chaud soit du froid en chauffant l’eau ou en la refroidissant. Et moi, je proposais deux boucles : une froide et une tiède, ce qui permettait de faire des économies d’électricité pour chaque box, en ayant quasiment de l’eau à température pour chauffer, sauf pour les périodes d’hiver très froides, et une boucle de climatisation sans faire jouer la clim, puisqu’en prenant les eaux dans la nappe de l’Isère on avait de l’eau à 12°C en plein été, ce qui suffit pour climatiser. Et ça voulait dire que ça ne coûtait rien en énergie pendant la période estivale.

NA – Ça ils n’en ont pas voulu ? Ils ont préféré mettre une vraie clim ?
Oui, je suppose. Or j’avais eu un début de discussion avec le bureau d’étude chargé du projet qui était intéressé pour développer ça. C’était quelque chose d’un peu innovant, qui les faisait aller de l’avant, quoi.

NA – Et servir de démonstration.
Exactement. Or cet ensemble de choses, je continue à dire que si ça avait été pris en compte, ça rendait effectivement un autre aspect du commerce : moins mercantile, moins « je vous saute dessus », plus lié à l’environnement urbain et en bonne intelligence avec la mairie, avec un centre urbain qui manque beaucoup à SMH

Sources

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