Contribution d’Alric et autres étudiants en urbanisme

Grenoble, le 22 décembre 2017
Objet : Contribution à l’enquête publique au sujet du projet Neyrpic, sur la commune de SaintMartin
d’Hères
Monsieur le Commissaire Enquêteur,
Par ce courrier nous souhaitons exprimer notre avis concernant le projet mené par Apsys, le département de l’Isère (à travers sa société d’aménagement Territoires38) et la commune de Saint Martin d’Hères.
Nous sommes des étudiants du Master Urbanisme et Aménagement, spécialité Urbanisme et Coopération Internationale de l’Institut d’Urbanisme et de Géographie Alpine qui est une composante de l’Université Grenoble Alpes.
Nous souhaitons vous apporter nos regards de – jeunes – urbanistes. En effet, nous sommes opposés à ce projet, du moins sous la forme présentée en enquête publique, pour les raisons suivantes.

Le projet Neyrpic à Saint Martin d’Hères est ancien, et date du milieu des années 2000. Depuis l’émergence de cette idée, un certain nombre d’acteurs ont exprimé leur mécontentement vis-à-vis de ce centre commercial qui ont retardé le projet (recours de citoyens, plainte de Casino etc.).
Cependant, les recours déposés n’ont pas permis d’empêcher l’implantation du centre commercial, qui est dans sa dernière phase avant approbation : l’enquête publique.
Depuis les années 2000, le projet a un peu évolué, et certains éléments ont été modifiés par les concepteurs. Mais le fond reste le même, et pose selon nous des problèmes majeurs, que ce soit en terme d’équilibre commercial, d’aménagement urbain, d’environnement, de mobilité et de lien social.
Sur le point de vue de l’aménagement commercial, le projet consiste à apporter 24 000 m² de surface supplémentaire, située hors du centre ville de Grenoble (à 2 km). Cette offre se rajoute à d’autres projets en périphérie plus lointaine (Saint Égrève notamment) et à l’offre déjà existante, toujours en périphérie (Avenue Gabriel Péri Est, Glairons sur SMH, Comboire à Échirolles, Cap38 à Saint Égrève, GrandPlace à Grenoble et Échirolles). L’offre en périphérie est déjà
conséquente, sans être pour autant trop élevée. Selon le palmarès 2016 Procos des centres villes commerçants, le centre ville de Grenoble est le quatrième plus dynamique en 2016 dans la catégorie « grandes agglomérations ». L’organisme vante notamment l’équilibre entre surfaces commerciales du centre et de ses périphéries. Or, l’augmentation de surface commerciale par le projet Neyrpic risque fort de mettre en péril le centre de Grenoble. Celui-ci possède selon Procos
un taux de 6 % de vacance commerciale en 2016. Ce chiffre est plus que correct mais prouve également qu’une attention doit être de mise pour préserver le commerce de centreville, et éviter l’augmentation de la vacance (un bon taux étant fixé à 5 % selon Procos).

L’article : Projet Neyrpic, une étude révèle un risque de déstabilisation pour le commerce de la Métropole récemment publiée par Place Grenet cite l’étude commanditée par la Métropole qui signale le risque de déséquilibre commercial en cas d’ouverture de Neyrpic.

De plus, les commerçants du centre sont actuellement inquiets au sujet de leur chiffre d’affaires, qu’ils estiment en baisse ces dernières années. Si ces derniers s’opposent fortement au projet urbain Coeurs de Ville, Coeurs de Métropole en craignant une baisse plus importante de revenus, il est également bon de souligner que le projet Neyrpic n’est pas non plus apprécié. Apsys promet qu’il n’y aura pas d’enseignes déjà existantes dans l’agglomération qui prendront place dans son centre commercial – mais rien ne permet de le vérifier dans les documents fournis.

Par ailleurs, avec 6 % de vacance dans le centre et généralement 8 % dans la métropole et les centres commerciaux existants (Grand Place, Caserne de Bonne), il y a largement la place d’accueillir ces enseignes dans les locaux déjà existants, même si cela nécessite des travaux d’aménagement et de remaniement des cellules.
Aujourd’hui, un grand nombre d’acteurs de l’urbanisme ou de journalistes s’inquiètent de la situation commerciale de la France. Nous pensons notamment à Olivier Razemon, auteur de Comment la france a tué ses villes ou à Frédéric Héran, qui ont tous les deux parcouru la France et connaissent un certain nombre de villes perdant des commerces en raison du déplacement en périphérie de celuici.
Grenoble n’est pas dans cette situation, mais ce risque reste à prendre en compte dans tout projet d’aménagement au sein de son bassin de vie.
D’un point de vue de l’aménagement urbain, notons la volonté pour la ville de SMH de construire «un centre». C’est la quatrième opération s’appelant «Centre» au sein de la commune. Après le projet Renaudie dans les années 70/80, la «Zac Centre» avec la venue du tramway en 2005, la Zac Brun peu après, voici le «Centre» Neyrpic.

Nous tenons à rappeler que SMH ne possède pas à proprement parler de «centre ville» au sens urbanistique – un endroit où se mêlent fonctions de logement, administratives, commerciales et économiques dans un espace urbain maillé et généralement dense, et surtout facteur d’attractivité.
À titre de comparaison, Échirolles a réussi à créer un centreville dans les années 90, en revenant à la forme urbaine de l’îlot, en mêlant diverses activités et notamment une vraie mairie à l’échelle de sa commune, en réalisant des alignements d’immeubles ouverts aux commerces en rez de chaussée etc. C’est l’une des rares villes en France à avoir réussi ce pari, avec des résultats assez positifs : aujourd’hui Échirolles est le lieu de la métropole qui attire des non-habitants (venant pour les loisirs notamment) dans son centre, en plus de Grenoble.

SMH souhaite construire un centre mais fait tout le contraire d’un point de vue de l’aménagement urbain. En séparant les activités commerciales ou de loisirs de la ville, et en les isolant dans un espace fermé et privé. Au lieu de créer une mixité de fonctions, elle continue à développer des zones uniquement résidentielles situées à une certaine distance de son espéré pôle commercial (Daudet) et à enfermer le commerce dans un espace privé ou des zones périphériques qui ne possèdent pas un tissu urbain favorable aux modes doux, malgré la présence de nombreuses lignes de transport en commun (G. Péri).

Contrairement à certains centres commerciaux existants, aucun espace ni équipement public n’est prévu. Or, c’est en menant un travail fort en action publique et en recherchant l’attractivité par un mélange de fonctions que
SMH pourra vraiment se construire un centre.
À propos de public, notons que le principal acteur est Apsys, un promoteur qui a pour principal objectif de vendre des cellules commerciales. La mairie ne joue ici pas son rôle d’aménageur et permet juste à ce promoteur d’exploiter des opportunités foncières. Quitte à privatiser un espace aujourd’hui utilisé par des associations (le club 2CV notamment) et à déclasser une rue pour assurer une plus grande surface appartenant au privé. Cette conception de la ville est contraire à son fonctionnement intrinsèque (une trame publique pour assurer les flux, des ilôts privés). Ici
c’est l’inverse qui est réalisé : les flux se feront au sein même de l’espace privatisé (la fameuse coulée verte), qui  ressemble à une rue mais sur laquelle le droit privé supplante le droit public.
Cette privatisation est également le signe d’une activité qui se referme sur elle même au lieu de s’ouvrir à la ville.

D’un point de vue de l’environnement, on doit reconnaître l’effort fourni par le promoteur pour proposer un bâti respectueux, officiellement performant du point de vue de l’énergie – les données présentées sont toutefois contestées par des ingénieurs et des citoyens.
De plus, le rendu architectural s’inspire du patrimoine industriel du site. Mais cela reste avant tout une image, avec un objectif commercial (greenwashing) avant d’être une vraie prise de conscience environnementale.
Ainsi, le promoteur souhaite attirer de nombreux clients aisés du Grésivaudan, qui viendraient en voiture en se garant dans l’immense parking prévu dans le projet. Ces nouveaux flux se retrouveraient sur l’avenue Gabriel Péri, déjà fortement impactée par un trafic non régulé et un aspect autoroutier sans aucune place pour les modes doux.
Si le projet prévoit un parc à vélos de taille suffisante et en étant situé à proximité du réseau de transport en commun, ce n’est pas pour autant que la mobilité en voiture individuelle est remise en cause.
Or, c’est celle-ci qui, en milieu urbain, génère congestion, pollution, bruit, émissions de CO2 et occupation abusive de l’espace public. Bien entendu, la voiture reste nécessaire pour un certain nombre de déplacements (dont les achats volumineux), mais elle s’avère aujourd’hui trop souvent utilisée pour des raisons de confort ou de praticité, au détriment de la santé publique, du climat et de l’espace urbain.

Enfin, ce projet ne répond pas aux attentes des populations directement concernées par le projet : les habitants de SMH et les étudiants du campus. Ceux-ci sont mobilisés à travers des collectifs  (comme le Collectif Neyrpic) pour demander un autre projet. Ce nouveau projet pourrait être géré par la puissance publique en offrant ce que les citoyens engagés estiment manquer dans la ville de Saint Martin d’Hères. Il va sans dire qu’installer des commerces pour catégories  aisées dans l’une des villes les plus pauvres de la métropole, c’est s’assurer de la déconnexion totale entre les attentes de la population locale et la volonté politique du projet. Ce centre commercial ne répondrait sûrement pas aux aspirations d’une partie toujours plus importante de la population, recherchant des produits plus respectueux des droits humains et de l’environnement. Les circuits courts ne sont pas valorisés. En effet, ce type de commerces (épiceries locavores, magasins de producteurs, repair café et ateliers vélo etc.) ont besoin de loyers abordables pour assurer leur pérennité avec des moyens limités, loin des budgets des grandes enseignes ou des promoteurs d’aménagements commerciaux. Ce décalage entre changement des habitudes de consommation (nécessaire pour tous et pour la planète) et l’offre apportée (consommation de masse qui n’a rien de plus à apporter par rapport à ce qui existe déjà) pose question quant à la prise en compte des enjeux environnementaux et sociaux par les porteurs du projet.

Nous souhaitons également que vous preniez en compte les alternatives proposées par beaucoup de citoyens (collectif Neyrpic, étudiants). Toutes méritent le détour. Ces citoyens apportent un regard critique et sont force de propositions, loin de certains «citoyens professionnels» qui ont tendance à s’opposer par principe sans imaginer d’alternative. Elles répondent bien plus aux enjeux que nous avons abordé. Les alternatives sont diverses : elles visent à mêler public et privé, à amener des équipements nécessaires aux habitants et étudiants, à créer des pôles de proximité et à regrouper les commerces alignés le long de Gabriel Péri pour créer un pôle à forte qualité architecturale et accessibles en modes doux, à ouvrir Neyrpic et à y insérer plus d’espaces verts etc. En cas de non-réalisation du projet, le champ sera libre à la démocratie et à la coconstruction, loin des images étincelantes et trop parfaites, qui ne sont pas la ville et qui ne font
plus rêver que les promoteurs et certains maires.
Ainsi, nous souhaitons que vous vous exprimiez en défaveur du projet tel qu’il est présenté actuellement.
Avec nos sincères salutations d’étudiants en urbanisme,

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